Retrouvailles

© Olivier Bottin 2014

Nous nous sommes rencontrés il y a bien longtemps… avant même ma naissance. C’est un vieil ami, mon ami le plus fidèle, l’Ami d’une Vie …

Il a pris soin de moi dès mon premier souffle hors du ventre de maman : il sait tout ce dont j’ai besoin et tout ce qui est bon pour moi. Quand je ne savais pas parler, il était là pour dire quand j’avais faim, quand j’avais froid, quand j’avais besoin d’amour, de tendresse, de rire, de soin, d’attention, de chaleur.

Nous avons grandi ensemble et nous avons tout partagé : les joies, les tristesses, les larmes, les sourires, les blessures, les guérisons … petites ou grandes, il connaît tout de moi et je crois même qu’il me connaît mieux que moi-même.

Oui, c’est un ami formidable mais je viens juste de le voir …

Nous nous sommes perdus de vue quand j’ai commencé à parler. Ce nouveau langage me permettait de pouvoir être complètement autonome et aller dans la lumière d’une autre forme de conscience : celle des mots … En partageant cette langue avec d’autres, je pouvais partager une conscience commune et tisser avec eux des liens d’amitié, de fraternité, d’amour.

Au fil des ans, j’ai oublié la langue de mon ami et je me suis déconnectée de lui. Néanmoins,nous entretenons une espèce de relation fusionnelle : quand cela va mal pour lui ou pour moi, il sait se rappeler à moi … Cela m’agace parfois et souvent je continue à le malmener malgré ses appels répétés que j’ai du mal à comprendre. Quand je ne peux plus avancer, je suis obligée de l’écouter et prendre soin de lui … c’est d’ailleurs plutôt lui qui prend soin de moi… comme avant … comme depuis toujours …

Notre amitié est ainsi ponctuée de crises où nous nous retrouvons … des crises qui m’obligent à le voir, à le considérer, à l’écouter. Le reste du temps, il fait partie de ces relations qu’on oublie quand tout va bien.

A la faveur d’un moment difficile de notre vie, nous nous sommes retrouvés quand j’ai commencé la pratique du Tai Chi Chuan. Depuis, nous vivons des hauts et des bas comme avant mais avec une écoute plus grande, une attention plus particulière de ma part à son égard. Je réapprends à voir à travers ses yeux … ses premiers yeux qui m’ont enveloppé dès mon premier souffle …

Il m’a fait renaître en me faisant redécouvrir la lumière de la mer au lever du jour, m’émerveiller du vol des oiseaux dans le ciel, du vent sur mes joues, de l’air que je respire, du sable chaud sous mes mains … Il ouvre à nouveau mes sens sur les couleurs de cette Vie tout autour de moi et en moi…

J’avais déjà vu en lui un ami … mais hier soir lorsque nous nous sommes rencontrés dans le mouvement, quelque chose s’est passé qui m’a fait prendre complètement conscience de notre amitié …

Hier soir, la douleur que j’ai sur l’épaule droite depuis le printemps dernier, était particulièrement vivace et la dent de sagesse qui endolorie ma mâchoire depuis quelques jours ne fait que l’accentuer. Après un massage de l’épaule avec des huiles essentielles, je fis des étirements et quelques mouvements de Tai Chi. L’épaule un peu dérouillée et moins douloureuse, je décidais de faire les mouvements sans déplacement. Je prenais la position de l’arbre qui permet de me camper sur les deux pieds et d’aligner ma colonne vertébrale avec ma tête et mon coccyx dans l’axe vertical. Puis, j’ai commencé à dérouler les mouvements … alors que je m’installais, j’ai senti mon ami s’installer aussi … Je l’ai reconnu… J’ai senti sa respiration calme et pleine, la densité de sa présence dans mon ventre, mon cœur, mes bras, mes mains … Nous étions là dans cet instant UN … unis par la joie de nous retrouver… Nous nous sommes souris et nous avons eu chaud… là … dans le cœur …


retrouver cet article dans le #5 du magazine Taographie – novembre 2014

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*